De la pierre brute à la sphère parfaite : Le cheminement du pratiquant

La pratique du Karaté Shorin Ryu et du Kobudo d’Okinawa est une œuvre de sculpture intérieure où le pratiquant est, à la fois, l’artisan et la matière. Ce voyage, long d’une vie, suit une métamorphose fascinante : celle d’un rocher abrupt qui, par la discipline et la rencontre, aspire à la perfection d’une sphère.

Le Rocher Brut : L’éveil de la matière

Au début de son apprentissage, le pratiquant est semblable à un rocher aux surfaces inégales et saillantes. Ses mouvements sont rudes, son énergie est souvent gaspillée en force inutile. C’est l’étape de la confrontation avec ses propres rigidités. Les aspérités du rocher représentent nos tensions, nos doutes et nos mouvements parasites. Ici, l’artisan commence à dégrossir la masse, conscient de l’immense travail nécessaire pour révéler l’essence cachée sous l’écorce de pierre.

Le Cube : La rigueur de la structure par le Kihon

Sous l’effet de la répétition inlassable des Kihon (bases) et de la précision des Katas, le rocher se transforme en un cube aux arêtes nettes. C’est la phase de la structure : le pratiquant apprend la géométrie du corps, l’alignement et la justesse technique. Chaque geste devient défini, académique, solide. C’est une étape de stabilité nécessaire, une fondation robuste acquise dans la solitude de la répétition, où l’on forge la droiture de sa technique. Mais une pierre ne peut devenir parfaitement lisse en restant immobile sur un sommet. Pour passer du cube à la sphère, une étape intermédiaire est indispensable : le frottement. Tout comme les rochers dévalant la montagne s’entrechoquent dans le lit d’une rivière, le pratiquant doit se confronter aux autres.

Le travail avec partenaire (Kumite, Kumiwaza) agit comme ce courant puissant. C’est dans le contact, parfois rude, et dans l’échange avec ses pairs que les derniers angles saillants de l’ego et de la technique s’émoussent. Le partenaire est le miroir qui révèle nos derniers défauts ; par le frottement répété des esprits et des corps, la pierre se polit. On n’apprend plus seulement la forme, on apprend l’adaptation, la distance et l’humilité.

La Sphère : Le galet de rivière et la fluidité absolue

Enfin, après des années de pratique et de « confrontation bienveillante », la matière atteint l’état de sphère. Tel le galet qui a parcouru toute la rivière pour finir parfaitement lisse, le pratiquant atteint une fluidité absolue.

Dans le Karaté Shorin Ryu comme dans le maniement des armes du Kobudo, la force ne heurte plus : elle circule. La sphère n’a plus de face prévisible ; elle est capable de rouler, de dévier et d’absorber l’énergie adverse sans se briser. Le mouvement est devenu naturel, harmonieux, et l’esprit, libéré de ses angles morts, peut enfin agir avec une économie totale et une efficacité sereine.

« Le but n’est pas de rester un bloc immuable, mais de devenir ce galet poli par le temps et les rencontres, capable de suivre le cours de l’eau sans jamais être déséquilibré. »